Couleurs mouvantes

Mon univers coloré
Au fil des ans après que j’ai perdu la vue, un phénomène s’est développé en moi : la synesthésie.
La mienne fait qu’une couleur apparaît dans mon cerveau à chaque lettre, chiffre, ainsi qu’à chaque nom de jour de la semaine et de mois.
Ce sont toujours les mêmes couleurs qui m’apparaissent.
Aussi, quand je pense à quelqu’un ou écoute une musique, ce sont des tableaux abstraits qui me viennent à l’esprit.
Ce phénomène se produit spontanément dans le cerveau de certaines personnes atteintes d’une cécité totale qui, avant de perdre la vue, avaient un fonctionnement cognitif principalement visuel.
L’émergence des couleurs n’a rien à voir avec des symboles ou des souvenirs.
Par ailleurs, ma synesthésie m’octroie des correspondances entre les couleurs et les textures.
Il m’est aussi fréquent que les parfums me soient teintés.
Les couleurs ont déserté mes yeux mais peuplent mon univers intérieur, leur présence en moi m’inspire des poèmes d’un type onirique. Vous allez en découvrir ici.
Mes poèmes
Ces poèmes sont les échos de ma synesthésie, transformant mes pensées en tableaux et mes émotions en teintes vibrantes.
Laissez-vous guider dans mon monde où chaque mot est couleur…
Je plonge en des vagues qui m’emportent vers l’infini.
Mes mouvements se déploient sous un ciel d’un bleu presque blanc. Sa douce pâleur cotonneuse m’effleure… je me sens bien, j’évolue dans un monde protecteur.
L’horizon unit le ciel et la mer.
Puis les vagues, sous la puissance solaire, deviennent turquoises. Je cesse mes mouvements pour me laisser flotter sur cette merveille…
Le ciel devient blanc-gris, camoufle les faisceaux lumineux en lui. Sous cette épaisse couverture, je clos mes yeux, m’endors… mais, soudain, une vague me soulève ! Je veux revenir à la douceur du sable, mais une autre vague me surprend : qu’elle est violente !
Mes yeux sortent de la profondeur de ton regard bleu.
Dans le vert de ton regard, un limpide espace m’ouvre son ciel… en lui, je m’envole !
Sous mes pieds, émerge une étrange fête d’étoiles qui dansent… De leurs mouvements, me vient un puissant vertige ! Je tombe.
En un lieu juteux et piquant, je me redresse ! De la pulpe d’un citron, je bois l’acidité afin qu’elle ne me noie… je tousse… m’étrangle !
Je me réveille, gisant dans un couloir de petits carreaux oranges et froids. Ils sont partout autour de moi, ainsi qu’au sol et au plafond. Par eux et en eux, je suis enfermée ! Je bondis sur mes pieds, fonce la tête la première contre plusieurs d’entre eux !
J’ouvre mes yeux sur une molle étendue rosâtre qui, peu à peu, m’enveloppe… il est doucereux, m’enlise… Je m’affole, me débats, me calme, y creuse un trou et, en lui, saute !
Un tapis violet m’accueille. Des pétales s’ouvrent et se referment, m’étreignent, me rejettent, me récupèrent, m’éjectent !
Du bleu vient, me prend en lui ,mais je ne ressens rien, il n’est matière, moi non plus, mon être fond en lui… mais, soudain, une vive lumière me fait ouvrir les yeux, m’indique le couloir pour sortir des tiens !
Sous mes pieds, s’élève la fête d’étoiles qui dansent… Elle vient à moi, m’emporte…
Doucement, cette voie lactée m’indique, sous moi, l’existence de la terre, m’y pose.
Laissant, derrière moi, le limpide espace de ton charme cruel, le vert sans fond de ton regard, je cours jusqu’à la vie ! En elle, je saute, me retrouve au cœur du réel autrui au sein duquel je deviens moi.
Une senteur à la teinte nacre rosée vient à la rencontre de mon âme… mon cœur s’ouvre, mon être évolue en un espace sans terre ni ciel… tout est rose.
La senteur s’épaissit… l’air me devient un léger velours… l’espace se réduit à une douceur qui m’entoure…
Mes lèvres se posent sur ce velours qui m’étreint en lui qu’alors je tête…
Mon être tout entier est au baiser que j’attendais d’un être portant un parfum rose nacré.
Un épais ciel rose
S’alourdit… se pose
Entier sur la Terre
Et sur les cours d’eau.
Plus rien n’est en haut !
Le ciel est à terre.
Le rose est mon air,
Il occupe l’aire
De mon intérieur.
Oh ! J’ai un peu peur.
Mais un Haut est là
Car, de lui, un «La »
Surgit, s’épaissit
Et descend au « Si »
D’une basse octave,
Puis tombe en un « Sol »
Qui, telle une lave,
Envahit le sol où je suis K.O !
Plus de Haut ! Ce haut
Est bu par le Bas
Mais mon cœur, lui, bat,
À lui, je m’accroche !
À ses doubles-croches,
J’amarre mon âme…
Je suis bien. La flamme
De ma vie est là !
Elle me réveille !
Hier soir, le sommeil,
En moi, s’est hissé
Mais moi je suçais
Un très gros bonbon
Rose et super bon !
En un orange-lave vaporeux, un ruisseau, en son lit moelleux, transporte son eau vers un infini connu seulement du mystère.
En ce flux, de soyeuses bulles amènent, tout en légèreté, de nombreux petits galets ronds, à la porosité minuscule, jusqu’à l’accueil de la douce mouvance d’un étang, que berce un soleil couchant orangé.
Un homme égrène de suaves notes à la teinte d’un aérien orange-lave.
Après un jour bleu fade ou noir cuisant, devant mes yeux grands ouverts, se hisse lentement jusqu’au ciel, du mauve.
Mauve du soir, je te contemple. Tu es soyeux en mon regard, caresse en mon âme. Ton tissu chatoyant, je le frôle de mes doigts intérieurs, mon cœur le palpe…
Douceur du mauve, je me drape de toi, love mon être en toi. Les lèvres de mon cœur t’effleurent…
De toi, rien ne sort qui m’excite. Oh non ! Je ferme mes yeux, m’endors en ta teinte aérienne.
Ma chambre est ronde, toute rose,
Avec deux grandes fenêtres
Carrées, presque jamais closes,
Et d’où je vois apparaître,
Au loin, le soleil levant
Qui illumine le ciel,
Au loin, le soleil couchant
Qui coule comme du miel.
Toutes les deux se font face,
Face aux secrets de l’espace.
Toute de rose vêtue,
Elle garde mes secrets
Bien cachés de toutes vues
Dans l’ondulation sacrée
De ces deux jolis rideaux,
Fins, transparents comme l’eau.
De son habit merveilleux,
Soyeux, moussant de gaieté,
Se nourrissant de mes vœux,
Ainsi que de mes pensées.
Une senteur de lilas
M’arrive… je me sens bien, là,
Dans ma chambre ronde et rose.
Je plane au cœur de soyeuses couleurs pastel.
Entre elles, je me balade, elles sont jolies, frêles.
Hop ! J’en saisis une, la câline sur mes joues.
Me parcourent des frissons partout… c’est trop chou !
Je frétille au cœur de leur fraîcheur et douceur.
Je ris aux éclats !
Hop ! Voici d’autres couleurs qui jaillissent devant moi !
Gracieuses, elles dansent…
Puis tourbillonnent… je joue avec leur transparence…
Mais, quand je cesse, en arrive une infinité !
En ces couleurs, je contemple l’éternité
Et, soudain, tout mon être flotte en des nuées aux tendres teintes d’un arc-en-ciel…
Des souhaits m’apparaissent !
En moi, se tisse un mystérieux chant…
«Avenir» est le seul mot que j’entends.
Les notes m’inspirent mille merveilleux rêves… que ce chant est moelleux !
Soudain, je lève mes bras et m’envole en eux…
En eux, je m’installe, mais les douces couleurs ont fondu dans le jour.
Une étrange lueur se fait jour sous mes pieds.
Elle m’est familière mais je ne sais la nommer.
Le chant, en son air toujours aussi confortable, m’en mène vers elle…
Cette lueur est belle, douce comme du miel
Mais je suis dans de l’eau !
Un faisceau lumineux, venant de dehors, m’a faite ouvrir grand les yeux !
Oh merveille ! Que les bulles de mon bain sont belles !
J’entre en une cavité blanche.
Elle est uniformément poudreuse.
J’effleure, des doigts de mon âme, cette poussière infiniment fine, parfaite.
Tiens ! Mon autre main, restée paume à plat sur le sol, se déplace pour m’assurer un meilleur appui sur mes genoux.
Oh ! Surprise ! Elle rencontre un encrier.
Je me saisis de la plume, la lève jusqu’au niveau de mon visage.
Dubitative, je contemple la… comment nommer cette concavité blanche au plus près de ce qu’elle est vraiment ?
Le silence remplit l’espace… se dilate, se dilate !
Un étrange son se fait entendre.
Oh ! C’est celui d’un parchemin qui se déchire.
Les lambeaux de ce parchemin, enroulés autour de mon intimité, choient au sol…
Je me penche sur chacun d’eux, sur lui, j’écris, j’écris, j’écris…
Chacun accueille un fragment de ma vie.
Maintenant, autour de moi et sous moi, s’étend un désert de déchirures.
Chacun de ces papiers est mien.
Je peux y inscrire, à l’encre noire, des traces de ma vie.
Ils sont un pêle-mêle, mais il n’y a aucun vide entre eux.
Ma vie a été déchirures, mais elle est désormais unité.
Du jaune s’infiltre dans la terre… baigne de vie notre être profond, commun aux êtres humains qui s’y trouvent.
Le marron, silencieux et sec, reçoit en lui le jaune, le boit lentement…
Le jaune fond en lui, en lui s’installe, unit les grains de la terre.
Quoique vif, il ne brûle rien, car le marron, teinte de l’accueil sincère, le laisse pénétrer, l’absorbe pleinement. Le silence du marron n’est plus sec !
Homogène, cette union est la paix. Du fond de moi, émerge et s’étale en mon être : le beige.
Des doigts de mon cœur, je palpe le gris satiné d’un iris. Il se rétracte, me retirant sa douceur.
Je suis face à une bille qui, quoique noire, me lance des éclairs ! Je me fige, j’ai peur mais veux savoir ce qui va se passer.
Ces éclairs ne me brûlent pas. J’en saisis un. Il devient un rayon de soleil. Je fais de même avec les autres…
Chacun de ces faisceaux lumineux s’élargit… Ils s’assemblent et, ensemble, me baignent dans une délicieuse tiédeur. Je m’allonge.
Oh ! Je suis sur une plage grise satinée. Je m’endors.
Soudain, je sent un creux sous moi. Il s’élargit. Je tombe dans un trou dont je ne vois pas le fond. Ma chute est lente, très lente… car l’air est velouté.
Un temps indéfini passe… je ferme les yeux.
Quand je les rouvre, je me vois entourée d’un mur de pierre rond, je le grimpe lentement. Très lentement… encore un temps indéfini passe… puis j’enjambe le rebord de ce puits.
Des doigts de mon cœur, je palpe le gris satiné de ton iris. Il se rétracte, me retirant sa douceur.
Je m’en vais.
Soudain, des flèches solaires percent la nuit
Qui ploie, défaille en lambeaux et fond dans la terre.
Mais, dans mes yeux, reste un peu de ce noir qui luit…
Il épouse celui de mes pupilles… La terre,
Sous mes pieds nus, devient lisse, teintée par la nuit.
Son noir s’épaissit… devient moelleux… je m’assois.
Soudain, autour de moi, jaillissent des couleurs !
Je tends mes mains, attire à moi, de cette soie,
Les carrés et, contemplant toutes ces couleurs,
Je réalise que c’est de mon intérieur
Qu’elles proviennent. Elles sont, d’en moi, les couleurs.
Je les prends, les réunis mais, à l’intérieur
De moi, s’ouvre un affreux néant !
Je le reconnais ! A toujours été, en moi,
Un vide sans contour ni fond. S’ouvre un puits béant
Qui m’attire loin de tout, en un « hors de tout »,
Qui menace de m’aspirer en un « hors-moi » !
J’installe mon être en mes couleurs… En ce tout
Que j’ai créé, est ma vie. Les couleurs sont moi !
